Recherche d’information : ces slogans qui vous dévoilent

« Ce qui se conçoit bien s’énonce clairement, et les mots pour le dire arrivent aisément » écrivait Nicolas Boileau. Les mots que nous employons sont à la fois le support de notre discours et de notre pensée.

Notre attention a été attiré par cette présentation sur l’évolution de la recherche sémantique.

Dans le monde de l’Intelligence Economique, les mots constituent d’abord la clé pour collecter sur Internet les données qui serviront de base à l’élaboration de la stratégie d’entreprise. Même si la recherche par l’image se développe, ce sont des mots que les professionnels de la veille tapent dans la barre de recherche pour accéder aux données. Des mots qui servent aux professionnels du référencement à positionner un site au mieux sur un moteur de recherche. Et ce sont encore des mots qui permettent à ceux qui préfèrent l’humain comme source d’informations d’obtenir celles qu’ils souhaitent connaître.

Lorsque l’Intelligence Economique ne se borne plus à observer son environnement économique, mais décide de le façonner, notamment par des démarches de visibilité et d’influence, elle recourt encore aux mots, même si ceux ci subissent parfois la concurrence de l’image, tant il est vrai qu' »un schéma vaut mieux qu’un long discours« .

Cette concurrence de l’image dessert parfois le mot : l’image parle rapidement, s’adressant à notre sensibilité, instaurant un rapport de proximité que le mot ne permet pas toujours. Pourtant, certains mots nous interpellent, nous bousculent, voire nous heurtent. Et l’homme qui recourt à la parole ne renonce pas pour autant à la violence.

Mais au delà de sa fonction de représentation de notre monde matériel ou de vulgarisation de concepts complexes, le mot est vecteur de nos pensées. Essayez donc d’exprimer votre pensée sans recourir aux mots, et vous vous retrouverez avec le langage gestuel pour seul appui. Un langage qui, certes, a son importance dans la relation « one to one » ou « one to many« , pour reprendre une terminologie chère aux communicants et aux professionnels du commerce ou du marketing. Un langage qui montre toutefois ses limites dans un contexte « many to many » : les sites Internet et les blogs que nous visitons quotidiennement en sont le témoignage flagrant, sans parler de la presse ou des réseaux sociaux.

Mais comme une démonstration vaut mieux qu’un long discours, voyons ce qu’il est possible de tirer de la célèbre devise du journal Paris Match : « Le poids des mots, le choc des photos« .

En un mot comme en cent, le mot, c’est de l’argent

A la lecture de ce slogan, la première expression qui vient à l’esprit est « peser ses mots« , caractéristique d’une personne qui parle avec circonspection. Et une question émerge : selon quelle unité de mesure ?

Car la langue française définit le mot « poids » comme une « Force, pression exercée vers le bas par un corps physique soumis à la gravitation« . Le Larousse parle, quant à lui, de « résultante des forces excercées sur les atomes constituant un corps au repos à la surface de la Terre« . Et Wikipedia ajoute que «  le poids d’un corps est le produit de la masse de ce corps par l’accélération de la pesanteur« , et précise que « la valeur de l’accélération normale de la pesanteur est 980,665 cm/s« .

Le poids, au travers de ces trois définitions, se dévoile donc bien comme une unité de mesure, mais pas une unité de mesure du mot. Une telle unité de mesure n’existe d’ailleurs que dans l’esprit du créateur de cette formule. Un esprit qui laisse penser, à travers cette formule, que tout, ici bas, se pèse, se compte ou se mesure. Un tel postulat rappellera aux personnes familières avec le milieu de l’Intelligence Economique l’acronyme MICE. Avec un M comme Money, ou argent, en bon français, qui, s’il ne se pèse pas (sauf en période de forte dévaluation) se compte. Chez Paris Match, le mot est donc une espèce sonnante et trébuchante. Un peu comme l’argent qui sert à payer les journalistes à la pige.

La formule de Jean Prouvost, industriel du textile et fondateur de Paris Match, « Un journal qui se vend est un journal bien fait » fait écho à cet attachement de l’homme, issu lui même d’une famille d’industriels du nord de la France, à l’aspect sonnant et trébuchant de ses publications. Et son attachement à la dimension comptable de l’existence se manifeste au travers de cette question « Mais enfin, ça dure combien de temps, la reconnaissance ?« .

Et pour ceux qui resteraient sceptiques quant à la dimension financière et matérielle d’un patron de presse, souvent présenté comme l’inventeur de la presse people « made in France« , quelques morceaux choisis de cette biographie témoigneront en faveur de l’intérêt qu’a porté l’homme tout au long de sa vie pour la première lettre de l’acronyme MICE :

« L’Agence Havas sera ainsi fermement « priée » de fournir de la publicité au quotidien afin de contribuer à son développement. »

« Le quotidien [Paris Midi] conservera ses rubriques Bourse et Finance »

« En 1930, c’est le rachat de « Paris-Soir » »

« «Paris-Soir » ne cesse de gagner des lecteurs. 70.000 exemplaires au moment de son rachat, 200.000 en 1931, 1.700.000 en 1937 ! »

« En 1938, enfin, c’est le rachat d’un modeste hebdomadaire sportif tirant à 200.000 exemplaires, « Match ». »

« Il rachète une publication spécialisée dans les programmes télévisés, « Télé 60 », qu’il rebaptise « Télé 7 Jours » avant d’en faire le plus gros tirage de la presse française (plus de 2 millions d’exemplaires)  »

« En 1970, après six années de lutte, Jean Prouvost parvient à racheter les parts de Ferdinand Béghin dans « Le Figaro », s’assurant ainsi la majorité du capital du titre. »

« Le rachat des titres de Béghin et la prise de contrôle du « Figaro » ont pesé lourdement sur les comptes du groupe Prouvost, victime d’une baisse de ses tirages »

« Très endetté, l’industriel doit se soumettre à la volonté des banques. »

« Un an plus tard, en juin 1976, il doit céder au groupe Hachette ses deux plus beaux fleurons : « Télé 7 Jours » et « Paris Match ». »

Les professionnels de la veille concurrentielle, toujours avide de comprendre les stratégies de développement de leurs concurrents, noteront la récurrence du mot « rachat » : Jean Prouvost n’est pas un créateur de titres de presse. Il rachète des titres existant avec l’argent que lui rapporte ceux qu’il possède déjà. Mais là où Bernard Tapie se diversifie, endossant tour à tour le costume de l’homme d’affaire, du chanteur ou du dirigeant sportif, au risque de se disperser, Jean Prouvost polarise son empire autour du monde de la presse. Il édifie cet empire dans la durée, à force de patience et de persévérance. Même dépouillé après la Seconde Guerre Mondiale, il reconstituera son groupe, œuvre de sa vie. Cette focalisation rappelle le poids, cette « Force[…] exercée vers le bas par un corps physique soumis à la gravitation« . Comme si ce « poids des mots avait été son centre de gravité.

Ceux qui s’intéressent aux réseaux noteront la récurrence, dans la progression du patron de presse, du « réseau du nord : lui même né à Roubaix d’une famille d’industriels réputés dans cette région, son partenaire, Ferdinand Béghin, avec lequel il rachètera nombre de journaux, est aussi de Roubaix, ainsi que le ministre de l’Armement, Louis Loucheur, qui lui vend ses deux premiers journaux. Les adeptes du réseau noteront également que les difficultés financières de Jean Prouvost débutent après sa rupture avec Béghin.

Pour les inconditionnels de la gestion de crise, la chute de la maison Prouvost trouve sa source dans l’émiettement de son réseau, certes, mais qui résulte de la cristallisation des attitudes d’un patron de presse inflexible et dogmatique, figé dans son espace et dans son temps, alors que ceux ci ont évolué ou sont en train d’évoluer vers autre chose. La gestion de crise n’est pas qu’une affaire de communication, qu’on se le dise !

Enfin, le professionnel de la visibilité et de la présence en ligne, de par le contexte culturel français, se trouvera embarrassé par omniprésence du financier dans la démarche du père de Paris Match. D’où le discours autour de son importance dans la création et l’émergence d’une presse people à la française, que les auteurs de ses biographies mettent en parallèle avec l’innovation amenée par Amédée Prouvost, son grand père qui, le premier, équipa son usine de peignoirs mécaniques. Si cette importance ne doit pas être sous-estimée, elle ne constitue cependant pas le moteur de son action, moteur que trahit le « poids des mots« .

Paris Match : un mal, des mots

Un élément a frappé tous les lecteurs de « Paris Match » : le journal consacre une large place au sensationnel, comme en témoigne quelques sujets :

International – Un artiste se cloue les parties génitales sur la place Rouge pour protester contre le régime

Faits divers – Meurtre d’un retraité par un cannibale

People – Justin Bieber : Son amie brésilienne est une star du porno

C’est à se demander si Paris Match n’est pas attiré par le côté sombre de notre monde, et si le « poids des mots » n’est pas plutôt le « poids des maux« .
L’homonymie perd de son innocence lorsqu’elle sert à masquer nos recoins les moins avouables. Un « poids des maux » qui se retournera contre Paris Match en 2009 lors du Grand Prix du photoreportage attribué par le journal à deux étudiants en Arts déco, pour un reportage sur la précarité étudiante publié ensuite dans le magazine, reportage dont les heureux lauréats dévoileront eux mêmes qu’il s’agissait d’un canular monté de toute pièce pour sensibiliser la profession au dérives du voyeurisme. « L’information, c’est vous qui la vivez, c’est nous qui en vivons » aurait pu s’exclamer Jules-Edouard Moustique en guise de morale de cette mésaventure. Une formule que n’aurait pas renié Jean Prouvost…

« Entre gris clair et gris foncé« 

La devise du journal s’articule en deux partie. Et si le poids des mots a été abondamment commenté, le « choc des photos » ne saurait être secondaire, voire accessoire. Il suffit, pour cela, de feuilleter le magazine.

Dans la politique rédactionnelle mise en oeuvre par Jean Prouvost, la photo, cette représentation figurative d’un réel à jamais figée sur le papier tout comme le mot, d’ailleurs, se devrait de toucher le lecteur, de l’émouvoir pour mieux lui parler. Admiration ou mépris, surprise ou dégoût, qu’importe le flacon, pourvu qu’on ait l’ivresse. Et ainsi, repoussant par avance la photo académique, codifiée et officielle dépourvue d’âme, Jean Prouvost exigeait de ses photographes que leurs clichés montre le spectacle du monde pour mieux établir avec le potentiel lecteur une relation de connivence, basée sur le partage d’une émotion. Qu’importe alors que la photo soit floue, mal cadrée ou sous-exposée, dès lors qu’elle parle à la sensibilité du lecteur. Paris-Match ouvre ainsi en France l’ère des photos paparazzis.

Le choc attendu de la photo n’a donc rien d’un antagonisme entre le lecteur et la rédaction, pas plus que le titre de « Match » puisque, dans toute compétition sportive, le vainqueur a besoin d’un adversaire à sa mesure pour que son triomphe soit total. Il s’apparente davantage à une démarche dialectique. La structure du slogan en deux parties milite d’ailleurs en faveur de cette vision dialectique, au cœur de laquelle le noir et le blanc doivent s’interpénétrer pour faire apparaître toutes les nuances du gris. Si, donc, le magazine sait choquer et le fait à la perfection, il ne se limite pas à cela. Tout l’art de Paris-Match réside dans la composition : doser entre sordide et conte de fée, chercher la juste proportion entre la vie fastueuse des people et le quotidien parfois effrayant d’une faune d’individus équivoques, combiner au fil des pages l’opulence des uns et la misère des autres pour mieux en souligner la contradiction. Une dialectique toute jésuite, ce jésuitisme qui marqua l’éducation de Jean Prouvost.

Depuis janvier 2008, l’hebdomadaire s’est doté d’une nouvelle devise : « La vie est une histoire vraie ». D’autres mots, une autre vision, une autre devise…

Notre site Internet : http://mastere-risque-territoire.eisti.fr/?q=node/4

Une réponse à “Recherche d’information : ces slogans qui vous dévoilent

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