Stratégie : les limites du protectionisme

Si, selon Esope, la langue peut être la meilleure ou la pire des choses, les mots qui sortent de nos bouches constituent de véritables révélateurs de nos systèmes de pensée. Démonstration avec une tribune.

« Protégez moi de mes amis, mes ennemis, je m’en charge » : cette phrase de Voltaire pourrait parfaitement s’appliquer à cette tribune diffusée par La Croix et signée Hervé JUVIN.

Soyons clairs : le propos n’est pas de dire si la position de l’auteur de cette tribune est ou non fondée. Cela relève de la réflexion personnelle de chacun. En outre, certaines prises de position se révèlent pertinentes. Il s’agit donc davantage de démonter le rouage de son argumentation pour en percer les forces et les faiblesses.

Et si un simple levier permet de soulever le monde, un simple mot trahit la démarche sous-jacente de celui qui l’emploie.

Agir, c’est se protéger

Ce qui marque à première lecture, c’est la forte présence de la notion de protection. Le verbe protéger est d’ailleurs asséné tout au long de l’article comme un leitmotiv :

« Il faut protéger les secteurs jeunes, insuffisamment structurés, comme par exemple celui des données informatiques privées »

« Dans l’histoire, les pays ont bâti des empires économiques en protégeant leurs industries, quand cela était nécessaire. »

« En Europe, nous n’avons pas su protéger cette industrie naissante du dumping chinois. »

« À quoi bon être européen, si l’Europe ne protège plus de rien!  »

Et lorsque M. JUVIN ne protège pas, il s’abrite :

«  Il est facile de s’abriter derrière la technicité des débats. »

Voilà une pensée qui érige un microcosme régional en château fort pour l’isoler du macrocosme mondial. De la protection au protectionnisme, il n’y a qu’un pas que l’auteur franchit à mot couvert, lorsqu’il parle de « préférence européenne« . Et ce ciment passe avant tout par une norme commune, la fameuse « préférence européenne« , un moyen de doter l’Europe d’un cadre. Les références normatives sont d’ailleurs présentes dans le texte, comme en témoignent les mots en gras qui ressortent des citations suivantes :

« Il faut protéger les secteurs jeunes, insuffisamment structurés, comme par exemple celui des données informatiques privées »

« À mon sens, il faudrait instaurer une préférence commerciale entre les marchés européens. »

« J’observe d’ailleurs que cette expression, comme celle de «politique industrielle», est en train de revenir dans les discours. »

Blancs bonnets et bonnets blancs

Cette « préférence européenne« , dont l’auteur a fait l’épine dorsale de son plaidoyer, dévoile, malgré ce qu’elle peut avoir de séduisant, une forme d’ambivalence. Car les empires sont constitués à la fois de provinces dont les intérêts divergent et d’entités économiques venues de l’extérieur, qui entendent bien faire prévaloir leurs intérêt. L’ambivalence réside donc dans l’assimilation de ces deux groupes d’éléments sans prendre en considération leurs motivations respectives. L’histoire nous en fournit un exemple au travers des relations entre l’Empire byzantin et les républiques de Venise et de Gênes. Face à une telle situation, la fermeture de l’Empire au monde qui l’environne n’a d’autre objectif que de régler les dissensions internes ou d’organiser une chasse aux sorcières. D’où ce rappel de l’auteur : « Le patriotisme économique est nécessaire« .

Une ambivalence à laquelle s’ajoute une démarche unilatérale, que l’auteur de la tribune affiche à travers le titre de son livre « La Grande Séparation« . cette démarche consiste, notamment, à se défier de tout ce qui vient du monde extérieur : dans cette optique, tout est égal, tout se vaut et tout est mis dans le même sac. Cette défiance est unilatérale en ce qu’elle considère abstraitement l’Europe comme un chevalier blanc, tandis que le reste serait des moutons noirs : « Qui n’est pas avec moi est contre moi« .

L’enfer, c’est les autres

Face aux menaces économiques que laisse planer le reste du monde, l’Europe est donc présentée comme un îlot protégé, garant de la sécurité des acteurs économiques qui évoluent dans les limites de son environnement géographique matériel. Ce repli de l’Europe sur elle même la prive des bénéfices qu’elle pourrait tirer d’une participation à un environnement désormais globalisé.

Cette carence de l’élan participatif se manifeste au travers de deux thématiques :

L’invasion, présente dans l’article : «  nous subissons l’hégémonie américaine« , « C’est une dépossession démocratique majeure.« , « J’ai très peur d’une économie où l’actionnaire fait la loi« . Une vision d’un monde unilatéralement dangereux, peuplés de gens systématiquement hostiles.

Le repli communautaire, qui transparaît notamment au travers des formules suivantes : « Le patriotisme économique est donc une nécessité.« , « À mon sens, il faudrait instaurer une préférence commerciale entre les marchés européens. »

Intelligence Economique : une théorie de l’encerclement

Si nous transposons cette logique de frein protecteur à la mise en œuvre d’une démarche d’Intelligence Economique au sein d’une organisation, qu’il s’agisse d’une entreprise privée ou d’un établissement public, les résultats pourraient être les suivants :

Veille : Elle vise à détecter les opportunités sur le territoire national ou européen, et les menaces provenant de l’extérieur.

Protection du patrimoine immatériel : C’est la politique du chateau fort : des contrôles très stricts à l’entrée. Mais une fois dedans, tout le monde accède à tout. Les procédures de sécurité sont d’ailleurs tellement compliquées que personne ne les utilise.

Gestion du risque : le risque, c’est les autres. Ou le « pas de chance« .

Knowledge Management : l’information, c’est le pouvoir. A ce titre, rien ne doit filtrer.

Normalisation : Elle repose sur le renforcement des normes nationales ou européennes, en vue de fermer le marché à des concurrents étrangers.

Benchmarking : Il s’appuie sur la détection des faiblesses propres aux entités extra-européennes et des bonnes pratiques des entités européennes.

Stratégie : elle se concentre sur le maintien, voire l’accroissement des parts de marché soit sur le territoire national, soit sur le territoire européen pour lutter contre les incursions des entités économiques non-européennes.

Crise : l’entreprise évolue dans un univers digne du 1984 de George Orwell : la guerre est permanente, l’ennemi est à nos portes, c’est l’état de crise continu. Les crises qui surviennent résultent de manœuvres entreprises par des entités économiques ou des gouvernements malveillants situés hors du territoire européen.

A titre de comparaison, il convient de lire la tribune d’Anne-Céclia DISDIER, dont l’approche diffère.

Notre site Internet : http://intelligence-economique.masteres.eisti.fr/?q=node/4

Une réponse à “Stratégie : les limites du protectionisme

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